Pouvez-vous dire ce qu’est le dividende démographique ?
Le dividende démographique est un coup d'accélérateur que l'économie et la socio-économie en général d'un pays peuvent avoir lorsque la fécondité du pays commence à baisser, et avec une baisse du taux de dépendance. C’est-à-dire la baisse de la charge familiale que les adultes doivent supporter pendant leur vie. Plus cette charge familiale est élevée, plus il est difficile d'épargner et d'investir. Lorsque cette charge familiale commence à baisser, en principe, il serait beaucoup plus facile d'épargner et d'investir, et donc de faire décoller la croissance.
Que répondez-vous à ce qui disent que c'est par vous que ce concept est arrivé au Cameroun ? Disons que j'ai été parmi les premiers à vulgariser le concept. Le concept a été conçu, il a été développé par des économistes américains et puis il y a eu un effort à travers diverses institutions qui se chargent de la population en Afrique, notamment l'UNFPA, de propager le message et de l'arrimer aux réalités africaines. En plus de la dissémination pure, il y a eu des efforts à faire pour localiser ce concept, faire des recherches pour voir dans quelle mesure les principes qui étaient validés au niveau international étaient aussi applicables à la réalité africaine. Et donc, beaucoup de chercheurs se sont mobilisés dans cet effort, beaucoup de communicateurs, dont vous-même, pour ancrer le dividende. Et cet effort continue, parce qu'en fait c'est un concept à plusieurs tiroirs, avec plusieurs possibilités, et la recherche continue. Et puisque nous sommes encore dans la fenêtre d'opportunités, il est encore possible de récolter des dividendes, donc on continue à creuser de façon à tirer le meilleur parti de cette opportunité.
Quels sont les avantages du dividende démographique pour l'Afrique et pour le Cameroun ?
Il s’agit davantage de l'intérêt stratégique, c'est que nous sommes à un moment spécial de l'histoire où la démographie mondiale va avoir une opportunité réelle pour l'Afrique. Une statistique que j'aime à citer, c'est la proportion de la population mondiale qui sera localisée en Afrique. Aujourd'hui, un jeune sur quatre vit en Afrique. D'ici le milieu du siècle, ce sera un jeune sur trois, et d'ici la fin du siècle, ce sera un jeune sur deux. Ça veut dire que la moitié de tous les jeunes du monde vivront en Afrique. Et ça, c'est énorme. Et c'est énorme, et c'est une tendance démographique dont nous pouvons tirer parti si nous capacitons notre jeunesse et nous lui donnons les moyens de s'exprimer.
Le dividende démographique n’a-t-il pas d'inconvénients, étant donné que les économistes pensent que la croissance de la population est un facteur important du développement…
Le dividende démographique ne se réduit pas à la réduction de fécondité. La réduction de fécondité est un élément, mais si on se cantonne à la réduction de la fécondité, tout simplement, c'est une question de niveau. Évidemment, si on reste au-dessus du seuil de remplacement des populations, il n'y a pas d'inconvénient majeur, à mon avis. La population mondiale va continuer à croître, et puis elle se stabilise. Voilà. Maintenant, si on va en dessous du seuil de reproduction, alors là, il y a effectivement un risque de voir la population entrer dans une phase de décroissance, qui va être d'abord très lente, mais qui pourrait s'accélérer. Et il y a déjà des institutions qui commencent à envisager, pour des pays où la fécondité veut devenir très basse, certains pays d'Asie de l'Est et de l'Europe, voir comment on peut relever un peu la population. La fécondité au niveau des familles est restée environ à deux enfants par couple, de façon à permettre aux populations de se régénérer. Donc ça, c'est essentiel si on ne veut pas avoir une décroissance à long terme, mais ça, c'est à long terme. À court terme, il faut s'adapter aux évolutions démographiques qu'il y a. Ce n'est pas seulement la baisse de fécondité, mais le fait que cette baisse de fécondité soit différente selon les régions, et qu'il y ait donc des plus.
Vous êtes de ceux qui portent haut le drapeau du Cameroun au niveau international. Et depuis 2025, vous êtes aux Nations-Unies. Comme quoi concrètement ?
J’ai été invité à siéger au Conseil supérieur des Nations Unies sur les questions économiques et pour préparer l’après 2030, « High Level Adversing Work », en anglais. C’est un immense honneur mais je peux aussi dire que ceci n’a été possible que grâce aux travaux que nous avons menés sur le terrain et qui me permettent d’être à l’aise pour parler des questions d’éducation et de développement au plus haut niveau. Non seulement il y a certains travaux de recherche, mais on est aussi aux fins des réalités du terrain. Nous pouvons discuter de tous les grands thèmes et des réalités de terrain. Et là, vous arrivez à donner un conseil avisé qui soit sage, qui ne soit pas déconnecté de la réalité.
Que peut-on attendre de votre mandat ?
Pendant mon mandat qui est de deux ans, renouvelable, je ferai de mon mieux pour tirer la sonnette d’alarme sur l’importance historique de la démographie, l’importance de ce tournant pour l’Afrique. Pour moi, c’est clairement une évidence, je jette mon regard, je vois que les choses sont alignées et je pense qu’il faut faire de ce siècle un siècle de décollage économique et social ; non seulement l’Afrique sera représentée quantitativement comme centre de gravité de la jeunesse, du fait que, même si on est en arrière de tout, l’évolution au niveau de l’éducation de l’organisation des institutions de l’Afrique est en progrès peut porter des fruits importants.
Il est question de savoir l’emploi qui sera fait de ces fruits et leur extension sur tout le continent. Le risque majeur et la seule question que je me pose c’est est-ce que l’Afrique va entrer dans le vingt-unième siècle de façon bénéfique ?
Pour vous, comment rendre cela possible ?
L’Afrique de demain se construit aujourd’hui, l’Afrique de 2050 est dans la jeunesse d’aujourd’hui. C’est pour cela que je fais ce travail depuis une dizaine d’années. Il faut donner aux jeunes les outils qui leur permettent d’être flexibles en étant déjà confiants en eux-mêmes, confiants en leurs traditions, en leur histoire, confiants en leurs possibilités ; maintenant, les outiller pour s’adapter à des environnements différents au niveau minimal. C’est consolider l’instruction, l’éducation. Ensuite, pour ceux qui sont périphériques au système éducatif, qui permet de donner les outils que les enfants n’ont pas nécessairement à l’école, communiquer, planifier son avenir, penser à l’action sociale : ce qu’on peut faire dans la société, devenir un autre. C’est des choses qui ne sont pas insérées dans les curricula classiques.
Justement, vous portez une initiative d’encadrement des jeunes camerounais depuis un certain nombre d’années. Pouvez-vous parler de ce qui a été fait jusqu’ici ?
Nous nous sommes engagés dans un programme Projet d'investissement en capital humain (PichNet) depuis une dizaine d’années, nous recevons un peu moins de 100 jeunes chaque année. Chaque cohorte vient à PichNet pour deux mois, pendant la période des vacances ; c’est très peu ! Mais en deux mois, nous essayons de leur donner le maximum. Ça fait que chaque apprenant apprécie ce qu’on lui donne et revient pour encadrer d’autres. Non seulement, ils ont des acquis, des connaissances et continuent à apprendre mais à aider d’autres. Sans vouloir donner une évaluation exacte de l’initiative ici, nous disons qu’il y a déjà beaucoup des jeunes qui sont passés par le moule de PichNet. Nous avons beaucoup de témoignages. Après cette année (2026), nous voulons passer à la vitesse supérieure en étalant l’activité sur la durée même après qu’ils sont partis, nous allons essayer de les suivre même à distance en étalant dans l’espace parce que jusqu’ici nous sommes au niveau des jeunes qui peuvent payer tout au plus, un taxi pour être là. Si on peut avoir des actions à distance au niveau du Cameroun, toucher des jeunes de plusieurs villes, cela ira bien.
Tout cela nécessite une mobilisation de moyens non ?
Effectivement pour permettre de s’étaler, nous sommes en train de procéder à une levée de fonds ,voir s’il y a des amis ou des bailleurs qui peuvent nous aider, au vu de ce que nous faisons, nous allons recevoir la visite d’un haut responsable de l’administration camerounaise.
A l’international, nous avons beaucoup de gens qui s’intéressent à ce que nous faisons ; si nous procédons à une levée de fonds et même si on ne la fait pas, avec le peu qu’on trouve, je me jette à l’eau en attendant que toutes les conditions soient réunies parce que si on attend que toutes les conditions soient réunies, ce sera compliqué. Il m’est souvent arrivé de sacrifier mes petites économies, mes nuits de sommeil pour ces causes-là. Pour moi, la compétence fondamentale est d’apporter la réponse à la question : si on donnait les rênes de la décision en matière de politique est-ce que vous pourriez dire quelque chose qui tienne la route ? Si vous ne pouvez pas répondre par l’affirmative et de manière honnête, vous n’êtes pas prêt. La recherche africaine aujourd’hui ne peut plus se contenter de faire de la contestation en restant sur le banc de touche ; même si vous êtes sur le banc de touche, il faut avoir ces réponses tel que lorsqu’on vous fait rentrer sur le terrain les gens voient la différence ; c’est cela mon défi !
Au fil des jours, je reste attentif à ce qui se passe de façon à ce que, aussi bien au niveau des Nations Unies, bien que beaucoup trop large pour faire la différence, parce que pour pouvoir y infléchir la décision il faut prendre du temps et que les problèmes ne sont pas les mêmes à travers le monde, contrairement au Cameroun, au fur et à mesure que les jours passent que je lis les travaux des scientifiques , je suis au courant du vécu quotidien, je suis à mesure de plus en plus de donner des conseils avisés.
Avant PichNet, c’était Care-Ifa. Que devient cette initiative ?
Care-Ifa bénéficiait des financements extérieurs qui se sont arrêtés. Mais, la cellule continue d’être animée avec des jeunes qui font des travaux de recherche. Si nous réussissons à lever des fonds nous allons réactiver cette structure qui est importante pour l’émergence des jeunes chercheurs.

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