Exploitations agricoles et minières, autoroute, barrage et autres, plutôt que d’améliorer les conditions de vie des riverains, les plongent dans la misère totale ; sur l’ensemble du territoire camerounais, menacé par le phénomène d’accaparement des terres, les populations sont souvent abandonnées à elles-mêmes.
Ils étaient au nombre de 38 venus du Littoral, de l’Est, du Sud et de l’Adamaoua, présents à la rencontre initiée par le Centre pour l’environnement et le développement (CED), du 31 mars au 1er avril 2026. Si chacun d’eux a son histoire, les causes et les conséquences de leur désarroi sont presque similaires ; l’accaparement des terres, au mépris de la réglementation, est à l’origine des souffrances de ces riverains des projets dit de développement.
Ces communautés, souvent exclues du processus qui précède la spoliation de leurs terres, se retrouvent sans compensation équitable, elles subissent alors les conséquences de la dégradation de leur milieu à cause de la réalisation du projet et n’ont plus de moyens pour leur survie. Avec même des cas de décès régulièrement déplorés dans leur milieu du fait de la dégradation des écosystèmes.
C’est pour promouvoir la justice environnementale que le CED a organisé deux jours d’atelier à Yaoundé avec des représentants des victimes.
L’objectif principal de cette rencontre était de : « renforcer les capacités des victimes des injustices afin de leur permettre de mieux comprendre, de défendre et de revendiquer leurs droits face aux acteurs publics et privés ».
Aucune des dix régions du Cameroun n’est exempte des conséquences fâcheuses de ce qui est souvent présenté comme projet de développement ; bien que l’on parle très peu de certains dans les médias, il est important de reconnaitre que l’accès à l’espace vital devient très incertain pour nombre de citoyens dans leur propre village et les activités agro-pastorales dont ils tirent leurs revenus ne peuvent être menées s’ils n’ont pas accès à la terre.
La terre dont ils sont dépossédés au profit des vendeurs d’illusion qui leur promettent monts et merveilles. Le 1er avril dernier, période d’intenses travaux agricoles dans la plupart des villages du grand sud du pays, ce sont des communautés riveraines des projets agricoles de la Société camerounaise des palmeraies, du barrage de Mekin, de Camvert, de Plaine centrale, d’Hévecam, des projets miniers de l’est, entre autres, que nous avons rencontrées, déportées à Yaoundé pour exprimer leur déception.
Des cris en direction des décideurs à qui elles demandent de se ressaisir pour ne pas les effacer de la carte de leur pays.
Parmi ces riverains, Hervé-Pierre Madougou Yagong, de l'organisation de la société civile Terre et Développement Durable (TDD), qui dresse un tableau sombre de la situation dans la région de l’Adamaoua.
« Des projets agro-industriels comme celui de Plaine Centrale couvrent plus de 400 000 hectares et ont débuté par la déforestation, ce qui entraîne une hausse des températures, une raréfaction de l’eau et la destruction des pâturages. Les populations autochtones de la région de l’Adamaoua, notamment les Mbororos, voient leur mobilité et leurs moyens de subsistance affectés, ce qui les pousse à entrer en conflit avec d’autres communautés. On trouve également le projet Sopoicam, qui exploite environ 2 000 hectares de terres à Nga-ha pour la production de soja. D’autres projets concernent l’exploitation minière, l’exploitation hydraulique, la production hydroélectrique et la construction de barrages », se plaint-il.
Recommandations
Des investissements à haut risque de par les pratiques utilisées pour leur réalisation, surtout la déforestation à outrance d’une zone dont l’écosystème forestier reste délicat. La menace ne pèse pas que sur les individus ; et Hervé-Pierre Madougou déplore :
« la non-prise en compte des sites de conservation comme le parc de la vallée de Mbere, deux zones d'intérêt commun, deux barrages (le barrage hydroélectrique de Nga-ha et le barrage de retenue d'eau de Mbakaou), ainsi que des exploitations agricoles occupant 509 000 hectares à Tibati et Didi, soit 207 % de la capacité foncière des entreprises publiques de l'État dans l’Adamaoua ».
Les riverains du village Teng I, dans l’arrondissement de Bengbis, département du Dja et Lobo, région du Sud, pour leur part, vivent dans une psychose permanente à cause du barrage hydro-électrique de Mékin.
Chacun se demandant qui sera la prochaine victime des vagues d’eau lâchées par le barrage. Un barrage qui, paradoxalement, ne les a pas sortis de besoin en énergie électrique ce d’ailleurs ce qui fait que le chef de Teng I, faute d’énergie, n’a pas chargé la batterie se son téléphone par lequel il devait recevoir l’information sur l’ouverture du barrage le jour de son déplacement, est décédé, entrainé par des vagues d’eau, en janvier dernier.
Une mort de trop, s’indigne le pasteur Jean-Félix Ovambe Akono, fils de Teng I, par ailleurs, Secrétaire général de l’Association pour la reforestation, la gestion transparente des ressources forestières de Bengbis (ARGTFOBE). Il a, lui aussi, bénéficié du renforcement des capacités organisé par le CED à Yaoundé.
Le pasteur affirme que le phénomène d’occupation illicite des terres villageoises a exposé les fils de Bengbis au chômage et à l’exode rurale.
« On a traversé pour aller quémander les terres de l’autre côté. Nous avons abandonné nos plantations. Moi, je suis à Bertoua, les près de 50 hectares de cacaoyère laissés par mon papa ont été inondés à cause du barrage de Mékin », relève-t-il.
Il reconnait que Hydro Mekin communique sur les activités du barrage mais, parce qu’ils n’ont pas de courant malgré la présence de cette infrastructure chez eux, ils ne reçoivent pas les informations.
Les femmes, bantou comme Baka, obligées de changer d’activités, ne parviennent plus à joindre les deux bouts. Les jeunes abandonnent leurs activités à la recherche des terres d’accueil qu’ils ont du mal à trouver.
À l’heure où le Cameroun prépare sa réforme foncière, il est important que les propositions des citoyens soient entendues et prises en compte pour limiter au maximum les mécontentements observés ces temps dans l’avenir. Voilà pourquoi des recommandations ont été formulées à l’issue de l’atelier organisé par le CED.
Il s’agit entre autres, de la reconnaissance des droits coutumiers, de la création d’un cadastre unique, de la prise en compte du consentement libre, préalable et éclairé, de la participation effective des communautés aux décisions, de l’indemnisation juste intégrant la mise en valeur faites par les peuples autochtones, de l’application rigoureuse des lois existantes, de la lutte contre la corruption, de l’obligation de réalisation des études d’impact environnemental et social préalables, de la restauration des espaces avec le reboisement et les activités économiques alternatives pour les communautés déplacées.
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