Christophe Bense, natif du village Yangben, dans l’arrondissement de Bokito, Région du Centre, a choisi de gagner sa vie dans l’agriculture.
Cultures vivrières et de rente, tout passe dans ses champs qui occupent une dizaine d’hectares en savanes.
Face à la pénurie accrue de l’eau, M. Bense a creusé une centaine de puits. Il utilise des fûts où il réserve de l’eau et des tuyaux pour arroser les parcelles où il n’a pas trouvé ce liquide lorsqu’il a creusé les puits.
L’agriculteur pense déjà à l’installation de motopompe parce que la chaleur est de plus en plus rude dans son village et menace son activité.
Si ses installations profitent à ses frères et sœurs riverains, d’autres agriculteurs et villageois peinent à ravitailler en ressource hydrique.
Dans les grandes agglomérations comme Yaoundé, Douala, Bafoussam, etc. l’heure est aux forages, sans respect des normes, pour ceux qui ne peuvent pas avoir un branchement de la société en charge de la gestion de l’eau.
Des pratiques à risque car elles exposent la nappe phréatique à l’épuisement et à la pollution.
L’alerte des scientifiques ne concerne pas uniquement le Cameroun ; la crise de l’eau est mondiale et pourrait classer cette ressource parmi les denrées à importer, si rien n’est fait.
Enfin d’y réfléchir ensemble, par l'Union Africaine de Radiodiffusion (UAR) et l'Institut de l'Université des Nations Unies pour l'eau, l'environnement et la santé (UNU-INWEH) ont organisé le 7 juin dernier, un atelier en ligne sur le thème : « L'eau au-delà des frontières. Comprendre le problème : faillite hydrique, épuisement des eaux souterraines, gouvernance et coopération transfrontalières ».
Le webinaire était animé par Gisèle Salomé Nnemi Nga, rédactrice en chef du Centre d'échange de contenus de l'UAR, l'atelier a confronté la science aux réalités locales.
Question d’examiner la menace géopolitique invisible : l'épuisement rapide des aquifères c'est-à-dire ces formations rocheuses et sols poreux souterrains qui retiennent l'eau, la laissent circuler librement et traverse les frontières.
Des données de plus de 116 000 puits d'observation à travers le monde ont été analysées par le Dr Marc Müller et son équipe de recherche de l'UNU-INWEH.
Si l’on assiste régulièrement à des conflits inter-ethniques dans certaines parties du Cameroun nés des disputes autour des points d’eau, les scientifiques avertissent déjà que la diminution de cette ressource dans le monde cache une menace géopolitique.
Parce que les formations rocheuses et sols poreux souterrains qui retiennent l'eau s’épuisant progressivement, celle-ci coule librement au mépris des frontières.
Cette menace est d’une grande ampleur d’autant plus que 426 de ces bassins communs alimentent discrètement plus d'un tiers des exploitations agricoles dépendantes des eaux souterraines.
Et l’Afrique, où l'agriculture familiale est essentielle, cette eau invisible est indispensable pour le ravitaillement des marchés et maintien des populations en bonne santé.
La quantité d'eau disponible en Afrique de l’Ouest chutera de 40 % d'ici 2050
Seulement, malgré le partage frontalier des sources d’eau souterraines il n’existe pas de textes pour réglementer son utilisation et chaque année environ 9 millions de mètres cubes d'eau de plus que les nappes situées à l’intérieur des pays pour des besoins réels des populations.
Des cas de situations critiques existent dans le continent.
Comme celui du Ghana, présenté Rita Isaka, de la Ghana Broadcasting Corporation (GBC) pendant le webinaire :
« L'Afrique de l'Ouest dépense actuellement plus d'eau qu'elle n'en gagne, fonctionnant sans aucune limite de crédit »,
a-t-elle souligné.
Pour cette journaliste, les eaux souterraines représentent un « compte d'épargne » non renouvelable, les eaux de surface un « compte courant » limité, et la pollution galopante revient à signer des chèques sans provision sur le dos des générations futures.

Plus de 400 millions de personnes partagent ces ressources en eau dans la région, et sept habitants sur dix en dépendent exclusivement pour leur survie quotidienne.
Face à la croissance démographique et au changement climatique, cette ressource vitale s'amenuise.
Les experts préviennent que la quantité d'eau disponible en Afrique de l’Ouest chutera de 40 % d'ici 2050.
Le Ghana illustre cette urgence alimentée par les ravages du « galamsey », l'exploitation minière illégale de l'or à ciel ouvert.
Cette activité épuise les nappes et provoque des contaminations au mercure atteignant 361 fois les limites de sécurité fixées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
De plus, ce pompage excessif entraîne une infiltration d'eau de mer dans les réserves douces le long des côtes.
Si cette tendance se poursuit, le Ghana pourrait être contraint d'importer de l'eau potable dès 2030.
Les voix du terrain
Depuis Daura, à la frontière entre le Nigeria et le Niger, Aliyu Rabe a témoigné de l'impact du changement climatique.
Avec l'assèchement des barrages et la croissance démographique, la multiplication non réglementée des forages domestiques a fait chuter le niveau des nappes de 5 à plus de 10 mètres de profondeur, multipliant les forages infructueux.
Associé à la déforestation, cet épuisement accélère l'avancée du désert.
Le problème est mondial.
Abdulah Al J. Newaz a exposé la situation du Bangladesh, qui partage 57 fleuves transfrontaliers, principalement avec l'Inde.
Selon lui, les barrages en amont y réduisent drastiquement le débit en saison sèche, provoquant sécheresses et salinisation des côtes.
En réponse, le Dr Müller a souligné que l'adhésion du Bangladesh à la Convention des Nations Unies sur l'eau constitue une avancée majeure pour basculer des différends bilatéraux vers des normes juridiques internationales d'utilisation équitable.
À l'inverse, MacPherson Mukuka, participant de la Zambia National Broadcasting Corporation (ZNBC), a partagé le modèle de son pays, qui détient 40 % de l'eau douce d'Afrique australe.
Pour protéger les sols perméables de Lusaka, la Zambie a créé l'Autorité de gestion des ressources en eau (WARMA).
Désormais, creuser un forage exige un permis légal, et les usagers sont réorientés vers les eaux de surface publiques en cas de risque de surexploitation.
La Zambie co-gère également la Zambezi River Authority avec le Zimbabwe pour réguler l'eau du barrage hydroélectrique de Kariba.
La fin du « journalisme de pompiers »
À qui incombe la responsabilité de lancer l'alerte sur ces faillites ?
Le webinaire a bousculé les pratiques actuelles du journalisme environnemental.
À cet égard, le président du réseau africain des médias pour le RAM / WASH, Moussa Thiam, a exhorté les rédactions à abandonner le « journalisme de pompiers », cette pratique qui consiste à ne couvrir l'eau que lors des inondations ou des sécheresses, pour ensuite abandonner le sujet dès que la crise immédiate s'estompe.
Il a plaidé pour un « journalisme de solutions » guidé par les données, encourageant les reporters à utiliser des technologies satellitaires en libre accès comme GRACE-FO pour suivre l'épuisement des eaux souterraines et à associer ces données à des récits humains.
« Les médias ont le devoir de placer l'humanité, l'éthique et la responsabilité collective au centre de l'agenda public »,
a-t-il souligné, appelant les journalistes à donner une voix aux femmes et aux enfants des zones rurales, premières victimes de cette crise.
La session a mis en évidence l'urgence de cadres régionaux tels qu'une Charte ouest-africaine des eaux souterraines et un Tribunal de l'eau de la CEDEAO pour faire appliquer le principe du « pollueur-payeur ».
La réalité économique est indiscutable : un dollar investi aujourd'hui dans la protection de l'eau permet d'économiser dix dollars en frais de traitement et d'importation futurs.

Perspectives
Le webinaire du 2 juin 2026 a marqué le lancement opérationnel d'un protocole d'accord signé au Sénégal, un jalon mis en avant par le Directeur général de l'UAR, Grégoire Ndjaka.
Évoquant ce partenariat avec l'Institut de l'Université des Nations Unies (UNU-INWEH), M. Ndjaka a précisé que cette alliance vise à combler le fossé entre les scientifiques et les médias.
Il a également salué les efforts déterminants du Dr Javad Mottaghi, de HEC Montréal, dans la concrétisation de cette collaboration.
Résultat de ce partenariat, l'UAR abrite désormais le Secrétariat africain de la Global Media Academy de l'UNU.
Coordonnée par Irène Gaouda Lyoum, cette initiative propose des programmes spécialisés pour doter les radiodiffuseurs d'une culture scientifique essentielle.
Pour stimuler ces productions, les co-organisateurs ont annoncé le lancement des Global Media Awards 2026, sous le thème : « Faillite hydrique : chaque goutte compte ».
L'eau s'épuise, mais les outils pour la gérer et les plateformes pour en rendre compte sont à notre portée.
Les médias devraient veiller à ce que le public et les décideurs traitent chaque goutte comme une ressource de sécurité inestimable.
Pour maintenir cette dynamique, la série de webinaires « L'eau au-delà des frontières » se poursuivra tout au long de l'année.
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