Vous avez récemment participé à la rencontre régionale sur les minéraux et la transition énergétique à Saly au Sénégal. Au regard des enjeux soulevés, quelles sont, selon vous, les principales faiblesses de la gouvernance minière au Cameroun ?
Les travaux de Saly nous ont permis de rappeler une réalité fondamentale : la richesse minérale d’un pays ne garantit pas automatiquement le développement de ses populations. Tout dépend de la manière dont cette richesse est gouvernée, valorisée et redistribuée.
Au Cameroun, plusieurs défis méritent une attention particulière. Le premier est celui de la transparence et de la redevabilité. Nous pensons que les citoyens doivent pouvoir mieux comprendre les contrats miniers, les recettes générées par l’exploitation et l’utilisation des revenus issus de ces activités. Le deuxième défi concerne la participation des communautés. Trop souvent, les populations vivant à proximité des sites miniers risquent de rester de simples spectatrices de décisions qui transforment pourtant leur environnement, leurs terres et leurs moyens de subsistance. Le troisième défi est environnemental. L'exploitation minière doit être encadrée par des évaluations rigoureuses des risques, un suivi indépendant des engagements environnementaux et des mécanismes effectifs de réparation des dommages. Enfin, nous devons nous interroger sur la place du Cameroun dans la chaîne de valeur minière. Si nous nous limitons à extraire et à exporter nos ressources brutes, nous risquons de laisser à d’autres pays l’essentiel de la transformation industrielle, des emplois qualifiés et de la création de valeur.
Le Cameroun dispose pourtant d’un Code minier adopté en décembre 2023, qui prévoit notamment des dispositions relatives à la protection de l’environnement et au contenu local. L’enjeu est donc aussi celui de l’application effective des règles et du contrôle de leur respect. Notre conviction, à Care For Environment, est claire : la gouvernance minière doit être évaluée non seulement à partir des volumes extraits ou des recettes générées, mais également à partir des progrès réalisés en matière de droits humains, de protection de l’environnement et de développement territorial.
Vous le dites si bien, les populations vivant à proximité des sites miniers subissent des conséquences des activités sans pour autant bénéficier de leurs retombées. Comment expliquer cette situation et quelles sont les mesures qui permettraient de garantir une meilleure prise en compte de leurs droits et intérêts ?
Cette situation s’explique notamment par le décalage qui peut exister entre la valeur économique produite par un projet minier et les bénéfices réellement ressentis par les populations locales. Une mine peut générer des recettes publiques, attirer des investissements et contribuer aux exportations, tandis que les communautés environnantes font face à la dégradation des terres, à la pollution de l’eau, aux nuisances, à la perte de moyens de subsistance ou à des déplacements. Lorsque les emplois créés profitent principalement à une main-d’œuvre extérieure et que les infrastructures locales restent insuffisantes, le sentiment d'injustice peut s'accentuer.
Pour corriger cette situation, je défends cinq priorités. D’abord, la participation effective des communautés qui implique que les populations doivent être informées en amont, consultées de manière significative et être associées aux décisions qui affectent leurs territoires. Ensuite, la protection des droits fonciers qui voudrait que les indemnisations soient justes, transparentes et adaptées aux pertes réellement subies, y compris celles liées aux activités économiques et aux moyens de subsistance. Le troisième point concerne le partage équitable des bénéfices : une part clairement définie des retombées doit contribuer aux services sociaux, à l’accès à l’eau et à l’énergie, à la formation professionnelle et aux infrastructures locales. Le quatrième est relatif au contrôle environnemental indépendant qui veut que les résultats des études d’impact, les données de suivi et les mesures correctives soient accessibles au public. Enfin, avoir des mécanismes de recours efficaces car, les communautés doivent pouvoir signaler les abus, obtenir une réponse et accéder à des voies de réparation sans intimidation.
Il faut également aller au-delà de la simple création d’emplois. Nous devons encourager l’accès des jeunes et des femmes aux métiers techniques, soutenir les entreprises locales et garantir des conditions de travail décentes. Les textes camerounais encadrent déjà plusieurs de ces questions, notamment l’indemnisation, les relations avec les riverains et le contenu local. Notre responsabilité collective est de faire en sorte que ces dispositions produisent des résultats mesurables sur le terrain.
Une transition juste ne peut pas se construire en sacrifiant les territoires qui fournissent les ressources nécessaires à cette même transition. Les communautés doivent être considérées comme des partenaires du développement, et non comme de simples coûts sociaux de l’exploitation.
Le Cameroun dispose d’énormes ressources minérales. Dans quelle mesure peut-il les transformer localement ?
Effectivement, le Cameroun possède des ressources importantes, notamment en minerai de fer, en bauxite et dans les substances associées au cobalt, au nickel et au manganèse. Des projets comme Bipindi–Grand Zambi, Kribi–Lobé, Mbalam et Minim-Martap témoignent des perspectives de développement du secteur. Les autorités ont également annoncé en juillet 2026 la mise en production de plusieurs projets miniers. Cependant, posséder les ressources ne signifie pas encore maîtriser toute la chaîne de valeur industrielle.
Pour transformer localement ces ressources, nous devons lever plusieurs obstacles : le coût et la disponibilité d’une énergie fiable, les besoins en infrastructures ferroviaires et portuaires, l’accès aux financements, le déficit de compétences spécialisées et la nécessité de disposer de marchés industriels suffisamment solides.
Je considère que le Cameroun doit avancer selon une stratégie progressive et réaliste. Premièrement, nous devons privilégier la transformation qui peut être développée localement, en fonction des ressources disponibles, des capacités industrielles et des débouchés économiques. Pour le fer, par exemple, il s’agit de progresser vers l’enrichissement du minerai, la production de produits intermédiaires et, lorsque les conditions le permettent, la fabrication de produits sidérurgiques. Deuxièmement, nous devons faire du contenu local un véritable instrument de développement industriel. Cela suppose de former les jeunes Camerounais, de renforcer les entreprises nationales et de favoriser leur accès aux marchés, aux contrats et aux technologies du secteur minier. Troisièmement, les conventions minières doivent préciser les engagements des opérateurs en matière de transformation locale, d’emplois, de transfert de compétences et de développement des fournisseurs nationaux, avec des objectifs mesurables et un suivi public.
Quatrièmement, il faut articuler la politique minière avec les politiques énergétiques, industrielles et territoriales. Une usine de transformation ne peut être durable si elle ne dispose ni d’une énergie compétitive, ni de transports adaptés, ni d’une main-d’œuvre qualifiée. Enfin, cette industrialisation doit respecter les exigences environnementales et sociales. Nous ne devons pas remplacer une dépendance aux exportations de minerais bruts par un modèle industriel qui déplacerait les populations, épuiserait les ressources en eau ou transférerait les coûts environnementaux aux communautés.
Notre ambition doit être de passer d’une économie qui exporte ses ressources à une économie qui transforme davantage, crée des emplois décents, développe ses compétences et conserve une plus grande part de la valeur sur son territoire.

Alain Bertrand Aboudi Ngono
Au-delà des échanges et recommandations formulées à Saly, quelles actions concrètes Care For Environment entend-elle mener pour une meilleure gouvernance des ressources minérales au Cameroun ?
Pour Care For Environment, les travaux de Saly ne doivent pas rester de simples échanges d’expériences ou des recommandations consignées dans un rapport. Ils doivent constituer le point de départ d’une action durable au Cameroun. Nous entendons inscrire notre contribution dans quatre axes complémentaires.
Le premier axe est le dialogue et le plaidoyer. Nous souhaitons contribuer au dialogue entre les pouvoirs publics, les entreprises minières, les organisations de la société civile, les chercheurs, les jeunes et les communautés riveraines afin de promouvoir une gouvernance plus transparente, responsable et inclusive des ressources minérales. Le deuxième axe est la sensibilisation et le renforcement des capacités. Il s’agira de mieux informer les communautés et les organisations locales sur leurs droits, les enjeux environnementaux de l’exploitation minière, les mécanismes de redevabilité et les possibilités de participation aux décisions qui concernent leurs territoires.
Le troisième axe est le suivi citoyen des engagements. Nous voulons contribuer à promouvoir l’accès à l’information sur les projets miniers, le suivi des engagements sociaux et environnementaux ainsi que la documentation des préoccupations exprimées par les populations. Ce travail devra s’appuyer sur les données disponibles, les textes applicables et le dialogue avec les institutions compétentes. Le quatrième axe, enfin, est la promotion d’un modèle de transition juste. Nous défendrons la valorisation locale des ressources, l’accès des jeunes et des femmes aux métiers de la transition, la création d’emplois décents et une meilleure répartition des bénéfices économiques entre les entreprises, l’État et les territoires producteurs.
Ces actions devront s’inscrire dans une démarche de collaboration avec les acteurs concernés, notamment les réseaux africains engagés dans la transition juste, et s’appuyer sur les enseignements tirés de Saly. Notre objectif n’est pas de nous opposer par principe à l’exploitation minière. Il est de contribuer à faire en sorte que cette exploitation serve réellement le développement humain, la souveraineté économique et la protection de l’environnement.
Pour CFE, la réussite d’un projet minier ne doit pas se mesurer uniquement à sa rentabilité financière, mais également à sa capacité à améliorer durablement la vie des populations et l’avenir des territoires.
À l’approche de la COP31, quelles avancées peut-on attendre des négociations sur la transition énergétique et quel avenir pour les territoires fournisseurs de ces minéraux ?
La COP31, qui se tiendra à Antalya, en Türkiye, du 9 au 20 novembre 2026, intervient à un moment décisif. Les négociations devront notamment porter sur la mise en œuvre des engagements climatiques, le financement de l’action climatique, l’adaptation, les pertes et préjudices ainsi que la transition juste. Pour moi, l’un des enjeux majeurs est de faire comprendre à la communauté internationale que la transition énergétique ne peut pas être juste à l’échelle mondiale si elle crée de nouvelles injustices dans les territoires qui fournissent les ressources nécessaires à sa réalisation.
Les minéraux stratégiques sont indispensables à de nombreuses technologies de la transition énergétique, notamment les batteries, les réseaux électriques et certains équipements de production d’énergie renouvelable. Mais la demande croissante pour ces ressources soulève une question fondamentale : qui bénéficie réellement de cette transition et qui en supporte les coûts sociaux et environnementaux ?
Je vois trois enjeux prioritaires pour la COP31. Le premier est celui du financement d’une transition juste. Les pays africains doivent pouvoir mobiliser des financements accessibles et adaptés pour développer leurs capacités industrielles, renforcer leurs systèmes énergétiques et accompagner les travailleurs et les communautés concernés par les transformations économiques. Le deuxième est celui de la transformation locale et du partage de la valeur. Les pays producteurs ne doivent pas rester cantonnés à l’extraction et à l’exportation des matières premières. Ils doivent pouvoir développer leurs propres capacités de transformation, leurs compétences techniques et leurs industries, dans le respect de leurs priorités nationales et des exigences environnementales. Le troisième est celui de la protection des territoires et des communautés. Les droits fonciers, la participation des populations, le partage des bénéfices, les conditions de travail décentes et la restauration des sites miniers doivent occuper une place centrale dans les politiques liées aux chaînes de valeur de la transition énergétique.
La COP31 offre une occasion de faire progresser ces questions dans le cadre plus large des négociations sur la transition juste et de la mise en œuvre des engagements climatiques. Toutefois, il faudra distinguer les avancées effectivement adoptées des propositions encore en discussion : il serait prématuré de présenter comme acquise une décision internationale spécifique sur la gouvernance des minéraux stratégiques.
Pour le Cameroun et les autres pays africains producteurs, l’avenir dépendra aussi des choix nationaux : négocier des partenariats équilibrés, renforcer la transparence, développer les industries locales et garantir aux communautés une place réelle dans la gouvernance des ressources.
Je voudrais insister sur un dernier point : les territoires producteurs ne doivent pas être considérés uniquement comme des réservoirs de matières premières destinées à alimenter les économies industrialisées. Ce sont des territoires de vie, d’histoire, de culture et de développement, dont les populations ont droit à un avenir digne.
Notre message à l’approche de la COP31 est donc simple : il ne peut y avoir de transition énergétique véritablement juste sans justice minérale, sans souveraineté économique et sans protection des communautés. L’Afrique ne doit pas seulement fournir les ressources de la transition énergétique mondiale. Elle doit aussi pouvoir en tirer les moyens de son industrialisation, de son accès universel à l’énergie et de son développement durable.
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