Comment vous sentez-vous après avoir défendu ce travail ?
Il faut dire qu’après 4 années de travail acharné, je me sens à la fois soulagé, heureux et surtout reconnaissant. Une soutenance de doctorat représente l’aboutissement de plusieurs années de recherche, de lectures, d’enquêtes, de doutes et parfois de difficultés. Défendre ce travail devant un jury est donc un moment particulièrement important dans mon parcours. Mais au-delà de la satisfaction personnelle, je ressens surtout le sentiment d’avoir accompli un travail qui porte sur une question qui dépasse ma propre personne : la manière dont les journalistes travaillent et prennent des décisions lorsqu’une société est confrontée à une crise sanitaire. Cette soutenance constitue donc pour moi une étape importante, mais certainement pas une fin. Elle ouvre plutôt une nouvelle phase, avec l’envie de poursuivre la réflexion sur le journalisme, la vérification de l’information et les nouveaux défis auxquels les professionnels des médias sont confrontés.
Qu'est-ce qui a motivé le choix de cette thématique ?
Le choix de cette thématique est parti d’une préoccupation très simple : pendant une crise sanitaire, l’information peut sauver des vies, mais une information fausse ou mal vérifiée peut également avoir des conséquences graves. Ce choix est aussi lié à mon expérience professionnelle. Lorsque la pandémie de COVID-19 a commencé, j’étais en fonction au poste national de la Cameroon Radio Television (CRTV). J’ai donc vécu, de l’intérieur, les premiers moments de cette crise et les difficultés auxquelles les journalistes étaient confrontés pour produire et diffuser une information fiable dans un contexte totalement inédit. Il fallait informer rapidement le public, alors que les connaissances scientifiques évoluaient constamment, que les informations circulaient à une vitesse considérable sur les réseaux sociaux et que les sources n’étaient pas toujours faciles à vérifier.
Cette expérience a renforcé un intérêt que j’avais déjà pour les situations de crise. Je m’intéresse assez aux crises de manière générale et mes précédentes recherches étaient déjà largement orientées vers le journalisme et le traitement médiatique des crises. La pandémie de COVID-19 s’est donc présentée comme une occasion de poursuivre cette réflexion dans un contexte particulièrement sensible : celui d’une crise sanitaire mondiale où la qualité de l’information pouvait avoir des conséquences directes sur les comportements et, parfois, sur la vie des populations.
Je me suis donc particulièrement intéressé à deux questions : comment les journalistes choisissent-ils leurs sources en période de crise sanitaire et comment vérifient-ils les informations qui leur sont communiquées ? Derrière ces deux questions se trouvait également une interrogation plus large sur la manière dont une crise peut modifier les pratiques journalistiques.
Dans ma recherche, j’ai notamment étudié les journaux de 15 heures de la CRTV entre mars et décembre 2020. L’analyse de 1 003 reportages consacrés au COVID-19 m’a permis de comprendre concrètement comment les sources étaient sélectionnées, quelles catégories de sources étaient privilégiées et quelles formes de vérification étaient mobilisées pendant cette période.
Mais je ne me suis pas limité à l’analyse des journaux de la CRTV. J’ai également combiné cette analyse quantitative avec des entretiens semi-directifs menés auprès de journalistes, rédacteurs et responsables de médias audiovisuels publics et privés. Cette approche était particulièrement importante parce que plusieurs médias audiovisuels privés ne disposaient pas d’archives suffisamment accessibles de leurs journaux de la période du COVID-19. Les entretiens m’ont donc permis de mieux comprendre les pratiques, les contraintes et les choix professionnels qui ne pouvaient pas toujours être observés directement dans les archives.
Le choix de cette thématique est donc à la fois professionnel, scientifique et personnel. Il est né de mon expérience au sein de la CRTV au moment où la pandémie commençait, mais aussi de mon intérêt plus ancien pour les crises et pour la manière dont le journalisme les traite. À travers cette thèse, j’ai voulu comprendre comment, dans un contexte d’urgence, les journalistes parviennent — ou parfois éprouvent des difficultés — à concilier la nécessité d’informer rapidement avec l’exigence de produire une information fiable, vérifiée et utile au public. Mais aussi, de voir parmi les pratiques qui sont nées ou qui ont pris de l’ascendance à cette période, celles qui ont perduré et qui continuent à influencer le journalisme aujourd’hui et celles qui ont disparu après la pandémie.
Pensez-vous apporter des réponses à la désinformation en matière de santé en général et lors des épidémies ?
Je pense que mon travail peut contribuer à apporter des éléments de réponse, mais je ne dirais pas qu’une seule recherche peut résoudre à elle seule le problème de la désinformation sanitaire.
Ce que mon travail montre surtout, c’est que la lutte contre la désinformation passe aussi par une amélioration des pratiques journalistiques, notamment en matière de sélection des sources et de vérification de l’information.
L’étude des 1 003 reportages montre une forte présence des sources institutionnelles et gouvernementales dans la couverture du COVID-19. Les responsables gouvernementaux représentaient notamment la principale catégorie de sources identifiées. Cela montre l’importance des autorités institutionnelles dans la production de l’information pendant une crise sanitaire.
Mais cela pose également une question importante : le journaliste ne doit pas seulement rechercher une information officielle ; il doit aussi être capable de la confronter à d’autres sources, notamment les experts, les professionnels de santé et, lorsque cela est pertinent, les personnes directement concernées.
Mon travail peut donc contribuer à la réflexion sur les méthodes de vérification, la diversification des sources et la formation des journalistes à la couverture des crises sanitaires. Il peut également servir de base à d’autres recherches sur la désinformation liée à la santé, notamment avec l’apparition de nouveaux défis liés aux réseaux sociaux et à l’intelligence artificielle.
Parlant du COVID-19, qu'est-ce qui a facilité la désinformation ? De quel côté venait-elle ? Personnel soignant, malades, famille... ?
La désinformation pendant le COVID-19 ne venait pas d’un seul groupe. Elle était beaucoup plus diffuse et circulait à travers plusieurs espaces et plusieurs acteurs.
Les réseaux sociaux ont notamment facilité sa propagation. Des informations non vérifiées pouvaient être produites et partagées très rapidement, parfois avant même que les journalistes ou les autorités sanitaires aient eu le temps de les vérifier.
Il faut également comprendre que le contexte de la pandémie était particulièrement favorable à la circulation de rumeurs : il y avait beaucoup d’incertitudes scientifiques, de peur, d’angoisse et de besoin d’informations. Les populations cherchaient des réponses rapides à des questions auxquelles la science elle-même n’avait pas toujours encore de réponse définitive.
Les informations pouvaient ainsi circuler entre les familles, les malades, les personnels de santé, les responsables institutionnels, les journalistes et surtout les utilisateurs des réseaux sociaux. Mais il serait injuste de désigner une catégorie particulière comme étant responsable de la désinformation.
Un enseignement important de ma recherche est justement que le problème doit être abordé à travers l’écosystème informationnel dans son ensemble. Le journaliste se trouve au milieu de cet écosystème et doit effectuer un travail de tri, de hiérarchisation et de vérification.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui a produit une information fausse, mais aussi de comprendre comment cette information a circulé, pourquoi elle a été relayée et pourquoi elle a éventuellement été considérée comme crédible.
Quels ont été les défis que vous avez rencontrés pour votre travail ?
Les défis ont été nombreux, à la fois sur le plan scientifique, méthodologique et pratique.
Le premier défi était d’avoir accès aux données nécessaires pour analyser concrètement les pratiques journalistiques pendant la pandémie. J’ai dû constituer et analyser un corpus important de 1 003 reportages de la CRTV, ce qui représentait un travail considérable de collecte, de classement et de codage. Malheureusement, comme je l’ai dit plus haut, j’ai fait face à un sérieux problème. Les médias audiovisuels privés manquaient totalement d’archives, ce qui ne m’a pas permis de faire une analyse de contenu de leurs productions.
Le deuxième défi concernait les entretiens avec les professionnels des médias. J’ai réalisé des entretiens auprès de 32 journalistes, rédacteurs en chef et responsables de rédaction dans les régions du Centre, du Littoral et du Nord-Ouest. Il fallait non seulement identifier les professionnels à interroger, mais aussi obtenir leur disponibilité et recueillir des témoignages suffisamment précis sur des pratiques qui remontaient parfois à plusieurs années.
Il y avait également des difficultés liées au contexte sociopolitique, notamment pour l’accès au terrain dans le Nord-Ouest. Les questions d’accessibilité des documents et des archives audiovisuelles, ainsi que les contraintes matérielles, ont également constitué des limites.
Sur le plan scientifique, l’un des défis majeurs était de mettre en relation les données quantitatives issues de l’analyse de contenu avec les données qualitatives recueillies auprès des journalistes. C’est notamment pour cette raison que j’ai choisi une approche méthodologique mixte, afin de pouvoir croiser les différents types de données.
Enfin, il y avait le défi personnel de mener une recherche de longue durée tout en poursuivant mes activités professionnelles et mes responsabilités quotidiennes. Une thèse demande beaucoup de discipline et de persévérance.
Après cette étape de soutenance, qu'est-ce qui va suivre ?
La soutenance constitue une étape importante, mais je considère qu’elle doit surtout être le début d’une nouvelle étape de ma carrière scientifique et professionnelle.
Je souhaite d’abord poursuivre mes recherches sur les pratiques journalistiques, la vérification de l’information et les transformations du journalisme face aux crises et aux nouvelles technologies.
Ma thèse portait principalement sur le COVID-19. La suite logique serait donc d’élargir la réflexion à d’autres formes de crises informationnelles, notamment la désinformation, les contenus générés par l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et les nouvelles pratiques de vérification dans les rédactions.
Je souhaite également valoriser davantage les résultats de cette recherche à travers des publications scientifiques et des communications dans des conférences, mais aussi en produisant des travaux qui puissent être utiles aux professionnels des médias et aux institutions de formation en journalisme.
Enfin, j’aimerais inscrire cette recherche dans une perspective internationale et comparative, notamment en mettant en dialogue les expériences africaines avec celles d’autres systèmes médiatiques. L’objectif est de continuer à travailler sur une question qui me paraît essentielle : comment faire en sorte que, particulièrement en période de crise, les citoyens aient accès à une information rapide, mais surtout fiable, vérifiée et utile à leur prise de décision ?



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